J’étais jeune adolescent quand, par le plus grand des hasards, en sillonnant les rayons de la bibliothèque de mon quartier, j’ai posé les yeux pour la première fois sur un manga destiné à un public plus mature. Certes, j’avais déjà été initié aux mangas avec Dragon Ball et Ramna ½, mais étais-je vraiment prêt à ça? Assis dans un des fauteuils disponibles, j’allais vivre une expérience. Je m’apprêtais à lire les premières pages d’une œuvre importante qui, je ne m’en doutais pas à l’époque, allait me marquer profondément.
J’ai touché la couverture du tout premier tome d’Akira.
Résumé
En 2019, trente-huit ans après une Troisième Guerre mondiale dévastatrice, la métropole qui doit accueillir les Jeux olympiques renaît de ses cendres. Dans les quartiers désorganisés et malfamés, un gang d’adolescents de 15 ans, criminalisés et amateurs d’amphétamines, sillonnent les ruelles autant que les grandes autoroutes sur leurs motos électriques et thermiques. Lors d’une virée nocturne, ça tourne mal: Tetsuo, l’un des membres du gang de Kanéda sera victime d’un accident de la route impliquant un mystérieux « enfant-vieux », que nous saurons plus tard être le sujet d’expériences scientifiques chapeautées par l’armée. À la suite de l’évènement, Tetsuo sera emmené par les autorités militaires pour subir lui-même une série de tests. Kanéda, mêlé à toute cette histoire, tentera de retrouver son ami Tetsuo, mais ce qu’il découvrira sera bien plus terrible qu’il ne l’aurait imaginé…
Sa place dans la culture populaire
Akira est un chef-d’œuvre de science-fiction, créé par le mythique Katsuhiro Ōtomo. Il sera d’abord prépublié dans le Young Magazine de Kōdansha de 1982 à 1990, puis relié en six volumes. Ceux-ci seront ensuite édités en français en 14 volumes en couleur chez Glénat dès 1990, puis réédité encore une fois par Glénat, mais en noir et blanc, en 1999.
Akira deviendra une œuvre culte et un véritable pilier dans la percée occidentale des mangas, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Ainsi, Akira aura un portée majeur aux États-Unis, étant l’un des premiers mangas intégralement traduits et imprimés en anglais dès 1988 par Epic Comics, une filiale de Marvel. Il a introduit les lecteurs américains à de nouvelles techniques narratives et esthétiques, faisant évoluer la bande dessinée vers des récits plus matures et complexes.
Certes, ce manga a eu un impact indéniable dans le passé, mais a-t-il réussi à garder son intérêt, et ce, même 40 ans après sa publication?
Il n’en fait absolument aucun doute.
Un coup de crayon puissant
Akira, c’est l’histoire d’un peuple brisé, d’un pays en quête de réponses dans la spiritualité, dans la science et dans l’ultraviolence. L’ambiance est lourde, voire étouffante, et à chaque plan large, on ressent tout le poids de cette ville noire, polluée, agitée et assourdissante. Néo-Tokyo en devient presque un personnage tellement elle est omniprésente. On la sent vivante, habitée. Absolument tout a l’air sale, imparfait, rabouté, mais paradoxalement cohérent et plausible. Chaque immeuble est minutieusement dessiné, laissant une impression à la fois d’une société technologiquement avancée et d’un raboutage incompréhensible d’interminables tuyaux et de circuits entremêlés. Le style nerveux et détaillé d’Ōtomo pourrait être comparé à ce que peut proposer Mœbius, l’onirisme en moins… en beaucoup moins!
Malgré le capharnaüm, l’ensemble restera étonnamment crédible et cohérent. Vraiment, l’ambiance immersive est l’un des points forts de cet ouvrage colossal.
En ce qui a trait à l’architecture, Néo-Tokyo semble être une ville gargantuesque où certains immeubles ont un design ultraréaliste, alors que d’autres paraissent avoir été impossibles à bâtir tellement ils sont ridiculement vastes.
Pour ce qui est de la scénarisation, Ōtomo propose un découpage rythmé des cases, ce qui n’est pas sans rappeler les plans au cinéma, et cela dynamise la lecture. Plusieurs ne comportent aucun dialogue, et met toute la lumière sur les gestes, les regards et les lourds silences. De nombreuses planches en mettent plein la vue graphiquement. Par exemple, la destruction de Néo-Tokyo se déroulant sur plus d’une dizaine de pages (à mi-parcours dans le récit) est littéralement à couper le souffle. Et que dire des scènes de motos? Juste wow!
Des antihéros au cœur de l’action
Kanéda, le « héros », sera d’abord dépeint comme un adolescent délinquant en puissance, couillu et rebelle. Dès les premières pages, on comprend comment il a été « élevé » par un système d’éducation abusif et violent qui a clairement baissé les bras face à la jeunesse irrécupérable dont Kanéda fait presque figure d’archétype. Il ne nous donne certainement pas le goût d’être empathique envers lui : il semble n’être qu’un voyou indomptable aux valeurs superficielles.
Heureusement, c’est au fil du récit que nous finirons par voir chez lui un espoir d’attachement, car il acceptera d’embrasser une cause plus grande que lui en s’alliant avec un groupe de terroristes-militants qui cherche à lutter contre le régime militaire en place. Ce même groupe tentera à plusieurs reprises de dévoiler l’existence du projet secret lié aux enfants-vieux aux capacités psychiques surnaturelles. Ils sont sur les traces d’un de ces enfants légendaires, celui que l’on nomme « Akira ».
De l’autre côté du spectre, se trouve Tetsuo, ami de jeunesse de Kanéda, qui deviendra l’antagoniste principal. L’arc narratif de Tetsuo est celui d’une âme torturée par un passé de rejet et qui, du jour au lendemain, reçoit des pouvoirs incommensurablement dévastateurs et incontrôlables. Il se voit malgré lui se faire offrir ce « don » et décidera d’en nourrir sa rancune et sa haine. Inévitablement, il deviendra l’ennemi numéro 1 pour l’armée et il sera traqué sans relâche durant une partie importante du récit. Nonobstant, d’autres y voueront un véritable culte, voyant chez lui une sorte de messie annonciateur d’une inexorable fin du monde purificatrice.
Le personnage de Tetsuo inspirera parfois chez le lecteur une forme de d’empathie, glissant par moments vers la pitié (étant donné son lourd passé) et d’autres fois vers la répulsion tellement le mépris et le sentiment vengeur qu’il exprime est grand. Tetsuo est en fait un antagoniste complexe et plus profond qu’il n’en parait. Il est perdu, torturé, aux limites de la folie : un ennemi parfait qui jouera le rôle de personnifier une société à la recherche de sens dans un monde en ruine.
Un récit noir et brutal
Le récit pourra sembler complexe, mais, au final, il ravira certainement les férus et inconditionnels du style cyberpunk. La trame narrative propose une montagne russe d’action sur un fond de révolte, de politiciens véreux et d’abominations scientifiques.
Akira traite magistralement de la folie de l’homme maladivement avide de pouvoir, même après avoir survécu au cataclysme nucléaire (pour la seconde fois !?). À ce sujet, le scénario d’Akira rappellera à quiconque connait un tant soit peu l’histoire du monde contemporain à quel point le Japon est toujours traumatisé des bombes atomiques de 1945 : l’introduction du manga en est la preuve, puisqu’elle est une référence évidente au bombardement d’Hiroshima et à la destruction totale qui s’en est suivi.
Akira est une critique encore très pertinente qui nous remémore que la quête de pouvoir par l’Homme n’apporte que malheur et anéantissement, et ce, à tous les paliers. À plusieurs reprises, on nous remémorera que la dévastation prochaine sera inévitable. Est-ce une alerte ou un présage fataliste pour l’humanité?
Certes, cet ouvrage traite de manière très crue des thèmes de la drogue, du contrôle militaire, de la corruption politique, du crime et de la religion. Rien ni personne n’est épargné. Les images sont fortes et parfois piquent sévèrement les yeux. À juste titre, Akira s’adresse à un public plus qu’averti. Et croyez-moi, c’est du lourd. Têtes qui explosent à coups de tuyau de plomb ou cadavres flottants dans le système des égouts de la ville seront, à la longue, choses communes. Pour qui la vue du sang et la brutalité n’est pas un obstacle, Akira en vaudra la peine. Il est certain que l’œuvre d’Ōtomo a plus à offrir que de la violence, mais ce thème y est trop présent pour l’ignorer. Pour les facilement offusqués, passez votre chemin.
Pour celles et ceux qui sont toujours en train de lire cette critique, je ne saurais plus vous recommander ce chef-d’œuvre intemporel. Akira est assurément l’une des créations qui ont le plus marqué la pop culture mondiale depuis les 40 dernières années. Avant de vous plonger dans le manga, pourquoi ne pas regarder l’adaptation cinématographique de 1988 ? Elle est tout aussi captivante que les nouvelles productions récentes. Le long métrage ayant été diffusé avant que la série de mangas ne soit terminée au Japon, il présente une version significativement différente de la publication originale, ce qui en fait une proposition complémentaire. Bonne découverte!
François Deslauriers
4 décembre 2025