De marbre, une nouvelle de François Deslauriers

De marbre
Par François Deslauriers
1960, Tokyo.
La série était une égalité : 3-3. Les Lycans de Tokyo : 8. Les Buffaloes d’Osaka : 9. Fin de la 9e manche. Deux retraits.

La foule était en délire. Partout on voyait des banderoles à l’effigie des Lycans. Dans les gradins, on portait nos casquettes bleues et nos maillots blancs. Une vraie mer agitée. Les enfants criaient à s’en fendre la voix tandis que leurs pères, plus conscients de la gravité de la situation, regardaient, stressés, l’incroyable scène que l’on aurait cru tout droit tirée d’un film hollywoodien. Tous avaient les bras dans les airs, agitant leurs hot-dogs et leurs bières, brandissant leurs fanions avec une ferveur que seuls les fanatiques les plus inconditionnels savaient faire.

Le temps semblait ralenti. Suspendu. La foule venait parfois à crier tellement fort que les mots ne venaient à ressembler qu’à de forts grondements assourdissants et inintelligibles. De loin, on aurait pu croire à un tremblement de terre tellement le stade tremblait sous les piétinements. On saura, en lisant la presse du lendemain, que les autorités ont momentanément craint un instant pour l’intégrité des gradins. Les rumeurs sont même allées jusqu’à propager l’idée que, dans certaines garderies des alentours, plusieurs enfants s’étaient même mis à pleurer, croyant une catastrophe. Ou était-ce l’émotion trop vive d’une victoire imminente de leur équipe préférée?

Parce que, oui, le match était télévisé. Dans les maisons s’étaient rassemblés les familles, les amis, les voisins. Les épiceries de quartier n’avaient plus de bière. Certains commerces avaient fermé, faute de clients. Les bars qui avaient une télévision étaient bondés. Ceux qui avaient le luxe d’en posséder une en couleur étaient pleins à craquer, ils en devenaient des lieux presque risqués. La sécurité publique avait même précédemment mis en garde les propriétaires qu’ils pourraient se voir punis d’une amende s’ils ne respectaient pas le code des incendies en vigueur. Mais qui allait en faire la vérification? Les casernes n’allaient pas lever le petit doigt. Trop occupés à surveiller chacun des lancers du #14, la nouvelle recrue prodige que les Buffaloes s’étaient procurée pour la somme record de 18 millions de yens . Du jamais vu, mais il les valait pleinement.

Pour l’occasion, on avait augmenté la sécurité autour du stade. Une enceinte avait été érigée. Plus tôt dans l’après-midi, des points de contrôle avaient géré la foule animée. Les soulons avaient été triés. Certains avaient même été mis en détention préventive. La tension était palpable à un niveau national.

Cela faisait plus de dix que nous ne nous étions pas retrouvés en finale des Japan series. Dix ans.

À Tokyo, les partisans étaient toujours de plus en plus nombreux. Jamais auparavant nous n’avions vu autant d’étrangers venir nous voir au stade. Certains même, disait la presse, avaient fait le voyage d’aussi loin que l’Europe occidentale et l’Australie pour venir voir la finale. Les billets se vendaient à un prix d’or et se revendaient à des montants plus qu’astronomiques. Les hôtels étaient pleins, tellement que cela causait de réels problèmes de logistique pour les affaires internationales et les autres attractions populaires.

Nous avions enfin la chance de créer un revirement historique. J’occupais le troisième coussin alors que mon coéquipier, Kaiji Takamura, avait le pied sur le second. Nous étions exténués d’avoir joué au soleil tout l’après-midi. Nos maillots étaient sales de terre et de sable, en raison des nombreux buts volés spectaculairement. Takamura et moi étions prêts à bondir de notre coussin pour atteindre le marbre. À l’abri, tous avaient les yeux rivés sur nous. Le coach des Buffaloes était debout, derrière son grillage de sécurité, la casquette entre les dents. Parfois, son regard croisait le mien. Il agitait ses bras et se tapotait le visage afin de communiquer ses consignes à sa catapulte de 18 millions de yens.
S’épongeant le front du revers de son gant, le lanceur se mit en pose : légèrement courbé vers l’avant, les deux mains dans le dos, l’air d’attendre tranquillement. Le droitier me faisant face, il n’avait qu’à tourner légèrement la tête et lever quelque peu le regard pour vérifier ma position. Il scrutait chacun de mes gestes comme un serpent, sa proie. Je me distançai raisonnablement du coussin en prenant bien soin de ne pas quitter la balle des yeux. Au moment exact où j’allais voir la balle se fracasser violemment contre le bâton de mon coéquipier, j’allais devoir battre mon record de course et finalement égaliser la marque.

La balle roulait dans la main du #14, cherchant la poigne parfaite pour le lancer surprise. Il s’élança finalement. La balle épousa une trajectoire tombante. Makunouchi, le frappeur des Lycans présentement au marbre, regarda sagement la balle passer devant lui et atterrir dans le gant du catcheur.

« SUTORAIKU! » dit avec une énergie presque «Shogunesque» l’arbitre derrière le marbre. La foule se mit à crier à gorge déployée. On distinguait à peine le logo des Lycans sur les fanions qui s’agitaient plus frénétiquement qu’auparavant. L’assistance était debout, en haleine.

Je suais à grosses gouttes. Mes mains étaient détrempées; je les essuyai sur mon uniforme de couleurs bleue et sale.

La balle reveint au lanceur. Celui-ci la capta nonchalamment, laissant croire qu’il contrôlait la situation, que tout allait bien, qu’il était confortable. Mais je le savais, et son coach le savait aussi : Il avait beau être une vedette, il resterait, pour toute la durée du match, une recrue. Et une recrue commet des erreurs.
« Boru! »

La tension monta d’un cran. Le lanceur jeta un regard rapide vers moi. Je tentai de le déconcentrer en lui faisant un clin d’œil malicieux.

Allez, regarde-moi, je suis menaçant. Je suis la défaite, ton pire cauchemar. Celui qui fera rager ton patron et tous tes fans d’un bout à l’autre de l’île!

Makunouchi était toujours au bâton, toujours calme. C’était un joueur d’expérience qui savait qu’il faut, dans ces moments-là, prendre son temps. Il se retira du marbre, frappa ses crampons avec son bâton pour en faire tomber la terre, à la suite de quoi, il reprit place. Il fixa le lanceur des Buffaloes droit dans les yeux avec un sourire un peu crispé. Pour Makunouchi aussi, c’était un moment important. Il savait que s’il accomplissait l’exploit tant attendu, il pourrait négocier un contrat sérieusement à la hausse. Aussi gagnera-t-il le trophée Nippon Shirīzu Saikō Shukun Senshu, celui du joueur le plus utile en série éliminatoire? Ses doigts allaient et venaient sur le manche de bois, tel un trompettiste de free jazz en plein solo inspiré. Il se mit en position et attendit, stoïque, la prochaine flèche.

Le lanceur décontenança son catcheur, lequel se voyait systématiquement refuser toutes ses propositions. Et, à l’instant où un nuage fit passer assez de rayons pour illuminer le monticule, tel un ange venu le bénir, le #14 acquiesça d’un mouvement discret de la tête. La visière de sa casquette baissée sur ses yeux, il m’observa rapidement du coin de l’œil et s’élança finalement.

Le boulet quitta sa main en tournant sur lui-même autant de fois que les lois de la physique le lui permettaient. Il savait qu’au bout de ce lancer, le catcheur allait, une fois de plus, cueillir le fruit de ses efforts et de son talent. On entendrait un son sourd : celle d’une balle qui finit sa course confortablement dans les coussinets, indiquant à tous ceux assez près pour l’entendre qu’elle avait été réceptionnée avec succès.
Mais. Ce ne fut pas le cas.

Au lieu d’entendre le choc d’une balle attrapée, est venu aux oreilles de tout le stade un énorme claquement de fouet, un coup de marteau au loin, un coup de masse en différé. Un «clac» franc qui prouva hors de tout doute que quelque chose d’important s’était produit à l’instant. Tous les yeux du stade se sont instantanément rivés sur le projectile.

Si la force avec laquelle la balle avait été malmenée était impressionnante, cela n’était pas le cas de sa trajectoire. La fusée fut tirée en direction du 3e but, atteignit le sol et sortit prématurément du losange. « FAURU! » de crier l’arbitre. Je retournai toucher au coussin que j’avais temporairement quitté.

Le compte était maintenant d’une balle et de deux prises. L’essaim de partisans n’en pouvait plus. Certains jeunes enfants se cachaient les yeux tellement la pression était forte. Nous vivions les derniers instants d’un match décisif. Je partageais avec mon coéquipier Makunouchi tout le poids des vieilles casquettes décolorées par le soleil et usées par le temps.

L’excitation était à son comble. Ma vue commença à se brouiller quelque peu. Les fourmis dans les jambes, le tonnerre dans la poitrine. J’avais maintenant du mal à entendre les aboiements et les applaudissements de la foule. J’entrai dans un état second. Celui où l’on prend intensément conscience du moment présent. Celui même qui, soudainement, nous fait sentir comme dans un rêve éveillé. Je pensai à mes parents qui étaient sûrement en train de prier, le nez collé à leur machine à images. Je pensai à tout cela et mes pensées s’embrouillèrent.

Calme-toi. Calme-toi. Respire un bon coup.

J’attendis avec impatience le prochain tir du monticule. Comme je l’avais fait des millions de fois auparavant, je m’éloignai de mon coussin, ma dernière demeure avant la fin du match. Le joueur #21 des Buffaloes, celui qui me surveillait au 3e but, s’approcha de moi. Il était fort probable qu’il fasse signe à son lanceur de lui passer la balle pour me retirer alors que je ne touchait pas au 3e but.

Mais la balle ne vint jamais.

Du coin de l’œil, je remarquai qu’à l’abri des Lycans, on gesticulait énergiquement. La pression était évidemment à son comble.
Arrivé à côté de moi, le #21 me toucha la poitrine de son gant.

À l’abri des Lycans, les gesticulations se sont soudainement changées en crachats, en casquettes qui volent de part et d’autre, en signe de désolation. Je ne compris pas pourquoi. Ce n’était pas la première fois que le compte était à une balle et deux prises dans l’histoire des Japan Series.

Dans l’assistance tout à coup devenue muette, je vis des enfants les yeux rougis. Les fanions n’étaient plus brandis. En fait, tous avaient disparu. De même que les cris et les applaudissements. Les joueurs des Buffaloes sortirent tous de l’abri, les bras en l’air. Une bagarre générale? Pourtant non, ceux de mon équipe ne bougèrent pas d’un pouce. Alors quoi?

Le #21 des Buffaloes me regarda droit dans les yeux, un sourire en coin. Il pointa de son index le gant qu’il portait à la main gauche. Le gant s’ouvrit alors comme dans un ralenti cinématographique. Il était en possession de la balle.

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